Eric R.

Papa
19,00
par (Libraire)
13 avril 2020

"PAPA" ou comment dire je t'aime

Peut on grandir quand on a été amputé de la moitié de l’amour familial nécessaire? Régis Jauffret tente de répondre à cette question avec honnêteté et courage. Un livre tendre et dur. Triste et gai. Magnifique.

« Pa » une syllabe simple que l’on prononce la bouche à peine entrouverte. Quand on la bisse, « Pa » « Pa » elle devient un des mots des plus doux de la langue française, un mot qui vous enveloppe de douceur, vous offre de merveilleux souvenirs. Sucré comme la barbe à papa. C’est lui qui figure seul sur la couverture du livre de Régis Jauffret bien qu’il n’apparaisse pour la première fois qu’à la page 147, et encore parce que son utilisation rend la phrase ainsi écrite « plus plaisante ». Trop difficile visiblement de donner ce nom à Alfred, un prénom qui marque la distance. Régis Jauffret aurait aimé Alfred, si il avait été son oncle, son cousin, son voisin, son ami. Mais pas son papa. Il faudra un petit film de 7 secondes aperçu à la télévision le 19 septembre 2018 pour qu’il puisse de nouveau tenter de s’intéresser à son géniteur. Sur ce document il découvre son père, le visage terrassé par la peur emmené par deux gestapistes marseillais pendant l’été 1943. Un choc véritable, une image inconnue de son père douze ans avant sa propre naissance. Un éclat de vie susceptible de modifier, de compléter des souvenirs. Et si son père avait été résistant. Et si son père avait été lâche et dénoncé des voisins sous la torture. Et si …. Alfred était un autre. Sept secondes pour ouvrir de nouvelles portes.

Par petites touches, les grandes explications, les tirades sentencieuses sont trop lourdes et trop douloureuses, l’écrivain va alors plonger dans ses souvenirs pour essayer de redessiner un homme autre que cet Alfred, transparent, médiocre, sourd à lui même et aux autres, dépressif, gavé de neuroleptiques, incapable de montrer de l’affection autrement qu’un contact charnel dans les bras serrés à la manière d’un ogre. Ce père assassin qui plante un couteau dans le corps de son fils en lui disant souvent « tu nous coûtes cher ». Existe t’il un autre Alfred, que celui figé définitivement dans la mémoire d’un enfant devenu homme?

Peut être pour voir le meilleur, faut il extraire d’abord le mauvais enfoui sous la pâte à modeler de la fiction et oublier que l’amour inextinguible et total de sa mère, qu’il n’appelle pourtant jamais « maman » mais Madeleine, n’est que la moitié de l’amour nécessaire à un enfant pour grandir et se construire. Par un effet littéraire normal, Jauffret concède que cet amour insuffisant, même inexistant du père, devient le seul objet du manque de sa vie alors qu’autour, l’existence lui a offert beaucoup de joies. Le temps d’un livre ce manque d’amour devient exclusif, mais il aura fallu soixante cinq ans pour l’écrire et tenter de l’extirper. Et l’écrivain de s’interroger sur son choix de choisir la fiction du romancier pour contourner sa blessure originelle, comme un refuge des sentiments.

Les mots sont durs, terribles souvent, un exutoire à la souffrance d’un père qui ne sut jamais se mettre à quatre pattes pour jouer aux petites voitures avec son fils ou l’emmener faire du ski à Morzine avec lui. Par le biais d’une voix off, comme la voix d’une conscience étrangère, des phrases atténuent, posent les questions, permettant de prendre une distance nécessaire. Elle autorise même parfois une douce ironie, un brin d’humour pour polir les mots quand ceux ci deviennent trop abrupts. Une forme de retenue qui oblige à se tenir droit et à ne pas sombrer dans le règlement de compte.

Souvenirs réels, faits reconstitués, Jauffret prend tout pour reconstruire une vie et faire qu’elle soit dotée quand même d’un peu d’amour, de tendresse car « écrire sur son passé peut servir à ressusciter des moments de bonheur ». Il aura suffi de sept secondes d’un documentaire pour sortir de l’oubli Alfred. Et que la littérature, qui peut tout, prenne le relais. « Je n’ai peut-être écrit tout au long de ma vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit. ». Deux syllabes toujours tues: « Papa ». Une autre manière de dire « Je t’aime ».

Eric

Dans les forêts de Sibérie / février-juillet 2010, Février - juillet 2010
par (Libraire)
3 avril 2020

La richesse de la solitude

Il y a dix ans Sylvain Tesson se confinait volontairement pendant six mois dans une cabane en Sibérie. Lire ou relire son journal quotidien prend une valeur supplémentaire en cette période. Mais pas seulement, tellement ce texte magnifique ouvre des perspectives sur nos vies.

28 février, cela fait 13 jours que Sylvain Tesson s’est volontairement confiné dans une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Il tient son journal et écrit:
« (…) Ce n’est pas rien d’être grains de poussière en ce monde.
Voilà que je m’intéresse à la poussière. Le mois de mars va être long ».

C’est le genre de sentence, encore plus pertinente en période de confinement généralisé, qui m’a fait entrer définitivement dans l’univers de Sylvain Tesson. Et pourtant ce n’était pas gagné. J’avais commencé par « Sur les chemins noirs », séduit par les critiques, les prix, la « reconstruction » d’un homme passé près de la mort. Et puis les premières pages m’avaient vite rebuté, encore un récit de voyage au jour le jour, une traversée de la France. Rédacteur en chef d’une revue de cyclotourisme j’en avais soupé des bivouacs de pèlerins à vélo refaisant le monde, parce qu’ils dormaient le soir sous la tente, interrogeant les étoiles sur leur destinée. J’avais donc posé mon sac dès les premières pages, laissant l’écrivain monter seul vers la Manche.

Et puis il y’eut Vincent Munier, déjà découvert avec « Arctique » et qui publiait un nouvel ouvrage sur le Tibet. A côté de ces photos, gravées pour toujours dans ma mémoire, de petits textes, des aphorismes, des pensées magnifiques. De pures merveilles, des petits bijoux d’intelligence et de réflexion. Et un livre intitulé simplement « La Panthère des Neiges ». Le tout signé de Sylvain Tesson. Alors j’ai repris mon sac à dos, l’esprit plus ouvert, oubliant le récit de voyage. Et j’ai remonté les Chemins Noirs, faisant route en sens inverse. Et j’ai découvert une prose magnifique, des considérations philosophiques, historiques, géographiques dont on voudrait retenir tous les termes. Je remontai le temps à rebrousse poil et entamai après ce 17 mars 2020, la lecture de « Dans les forêts de Sibérie », un ouvrage en écho avec la situation actuelle. Une différence cependant, mais de taille: Tesson se confine volontairement pendant six mois loin de toute vie humaine par moins 35 degrés sans autre ambition que de réfléchir: « Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis promis alors de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie ».

Une des forces majeures de ce journal réside dans cette modestie et l’absence de leçons clamées à tout vent au monde. Tesson raconte ses gestes, sa vie, ses activités limitées à l’observation, la marche, la survie, la réflexion mais il refuse à tout moment de donner des leçons, d’inciter à un retour à la nature. Il ne croit plus aux injonctions collectives (il est vrai que la proximité du goulag fait réfléchir), il ne propose pas un cours d’écologie ou un modèle de vie. Lucide il précise que la décroissance nécessiterait l’impossible venue d’un despote éclairé tant la nature humaine est imparfaite. Il pense et vit pour lui même et si ses pensées peuvent être utiles à d’autres tant mieux. Sinon tant pis.

Ce journal est donc riche. Riche de descriptions de la nature, riche d’aphorismes, riche de pensées originales. A sa manière c’est une forme de sagesse qui transparait mais une sagesse individuelle, intérieure. La joie d’être réveillé chaque matin par les mésanges qui frappent à la fenêtre, ou d’entendre les craquements du lac sous l’effet du dégel suffisent souvent à dompter le temps, ce temps que l’on cherche à fuir dans les agglomérations:  « L'homme libre possède le temps. L'homme qui maîtrise l'espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu'il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont ». Il faut donc prendre son temps pour lire cet ouvrage, savourer chaque mot, chaque pensée. Réfléchir.

On ne saurait réduire ce livre à des aphorismes, surtout pas, et ne manque jamais l’heureuse distance ironique que produit le fait de se regarder le nombril. L’humour est omniprésent pour rappeler notre impuissance à vouloir appréhender le monde.

J’ai écrit dans ma tête, cette modeste chronique en désherbant les pieds d’une haie. En coupant le lierre envahissant, je me suis demandé si j’arrêtais la vie ou si je la multipliais par deux en scindant les racines et aussi si … Malheureusement je n’ai pas le talent de Sylvain Tesson pour pousser plus loin la réflexion et transformer une simple constatation en aphorisme inoubliable.
Mais en regardant les mètres de haie qui me restent à désherber en solitaire, avec mes seules mains et ma pensée (même réduite et limitée), je me dis que finalement le mois d’avril ne sera pas aussi long que prévu.

Eric

LES INCAS

Garcia Franck

Ellipses

24,50
par (Libraire)
20 mars 2020

"Les Incas" qui .... n'existaient pas.

Si vous pensez que « les Incas » sont une coalition de diverses civilisations formées vers le 11ème siècle, qui s’est agrandie géographiquement pour atteindre son apogée et former un Empire détruit par l’arrivée des espagnols en 1532, il va falloir biffer tous les termes de ce que vous pensez être vos connaissances. Les Incas n’ont jamais existé car il n’y eut qu’un Inca, « l’Inca », celui à la tête d’un vaste territoire essentiellement côtier du nord de la Colombie actuelle au sud de l’Argentine. D’empire, il n’y en eut point, ce vocable issu d’une pensée politique européenne et rappelant l’organisation romaine, ne correspond pas à l’organisation pré hispanique. L’Etat inca s’appelle le Tahuantinsuyu, les « quatre parties réunies », le chiffre quatre étant omniprésent, et ne ressemble en rien à nos modèles politiques connus. Ces bases établies, il va falloir éviter ensuite les écueils d’une interprétation a posteriori. Se méfier des chroniques espagnoles à la gloire des conquistadores apportant la civilisation à des sauvages mais aussi des réappropriations indigènes à partir des mouvements d’indépendance de la moitié du 19 ème siècle. Ces mouvements post coloniaux visaient à faire des civilisations incas les prémices d’une société socialiste égalitaire. Il faut tout remettre à plat en oubliant nos « connaissances » très vite périmées sous l’assaut de nouvelles investigations, encore partielles mais en progrès constants.

Par contre, si vous ne savez rien des Incas, alors vous allez pouvoir comprendre le processus de conquête espagnole, les difficultés de son établissement et surtout approcher véritablement la pensée, l’organisation politique de cette civilisation ancrée, contrairement à ce que pensaient les envahisseurs, dans un passé réel et inventé où les mythes eurent une place fondamentale. Plus exactement un triptyque mythique avec d’abord un socle commun aux civilisations andines, Viracocha, force créatrice imparfaite. Ensuite pour justifier la suprématie des habitants de Cuzco, les frères Ayar, à l’origine selon le mythe, de la dynastie des Incas et qui rapprochèrent le pouvoir de la ville, et enfin l’Inca majeur, Pachacutec, placé dans une perspective cosmique. Ce dernier, prit une place primordiale au sein des Incas qui se succédèrent au pouvoir, chef pivot auquel se rattachèrent de nombreuses valeurs dynastiques.Trois socles fondateurs pour la compréhension de ce monde.

S’appuyant sur les recherches archéologiques, scientifiques les plus récentes, cet ouvrage de synthèse se montre aussi passionnant lorsqu’il évoque les conditions de vie des marins sur les bateaux espagnols que le mode de vie des habitants de Cuzco. Il recherche dans les récits non écrits, mythiques, la construction d’une perception de l’univers avec une mission sacrée, éloignée des modes de pensées européennes: organiser l’espace et le temps.

Ce livre érudit mais d’une lecture aisée a le mérite de rendre compréhensible une histoire presque toujours caricaturée et complexe. Franck Garcia, docteur en archéologie à la Sorbonne, ne fait pas dans son ouvrage de la vulgarisation, mais tout en gardant une remarquable rigueur scientifique, il permet aux non-spécialistes de mieux comprendre cette civilisation égale des plus grandes, réduite trop souvent à des images conventionnelles d’adoration du Soleil et de sacrifices. Et qui fut aussi détruite par la mortalité de 90 % de ses habitants, non immunisés contre les maladies apportées par les espagnols. Comme un rappel que l’histoire se répète éternellement.

Eric

Vagues à l'âme

La boîte à bulles

15,00
par (Libraire)
14 mars 2020

Vagues à l'âme... mais chaud au coeur.

Les yeux émerveillés d’un enfant pour un grand père boucher dans la Marine, c’est ce que raconte cette BD toute en douceur et tendresse. Une vie ordinaire d’un homme peu ordinaire. Racontée et dessinée avec sensibilité.

C’est un peu comme si on ouvrait une boîte à chaussures pour découvrir et raconter l’histoire de photos sépia. Des photos de famille. Sur l’une d’elles, trois hommes, cigarettes à la bouche, le regard fier et la gouaille insouciante de ceux qui ont la vie devant eux. Ils ont la tenue de marins des années trente. Il est écrit au dos « Quand on est marin, on ne s’en fout pas un brin ». Au centre, celui qui tient par les épaules ses deux amis, s ‘appelle Adolphe Hérault. Il est le grand père de Grégory Mardon, l’auteur de cette BD. Il a cette photo, le dessinateur, mais il n’a pas que cela, car il l’a connu ce grand-père et écouté religieusement pendant les premières années de sa vie: « j’avais 16 ans quand je le vis sur son lit de mort, je regrette à présent d’avoir dû garder cette dernière image en souvenir ».

Alors comme pour exorciser cette vision, il le fait revivre sous la mine de son crayon. Pas de couleurs, de gouaches ou d’aquarelle mais des nuances de gris et de noir qui vont si bien à une vie, après tout, assez ordinaire dans son déroulement peu ordinaire. C’est que ce n’est pas un héros cet aïeul et pourtant à sa manière il ne mena pas la vie de Monsieur Toutlemonde. Adolphe, dit « Dodo » travaille dans une boucherie à Douai mais il se dit très vite « qu’il ne passera pas son existence ici ». Alors il s’engage dans la Marine Nationale pour se retrouver à bord à … la boucherie. Commencent alors des récits de voyage riches d’amitié, de découvertes comme ces pyramides «  des terrils en pierre de taille », de bagarres et d’amour. C’est qu’il est un peu caïd Dodo, un peu sportif, un peu désobéissant et il se retrouve souvent aux fers en fond de cale. Une forte tête qui préfère les poings aux bons-points.

Ces histoires, il les a souvent racontées à son petit fils, les a sûrement enjolivées mais dans l’esprit de l’enfant elles devinrent épopée, mythe familial, suscitant l’imagination du petit Grégory quand son grand père vient chez lui à Arras. Le talent de Grégory Mardon devenu dessinateur, scénariste de Bd et adulte, est de traduire avec une grande justesse de ton cette admiration devant des histoires qui devinrent des légendes.
Le dessin est d’une douceur infinie quand il s’agit d’évoquer l’amour de Dodo pour sa femme et ses enfants. Il capte le passage du temps et les dernières pages de Adolphe en retraite, aimant toujours Carmen et devenant turfiste, avant de succomber à la maladie sont magnifiques. Jusqu’à ce pied de nez de Dodo qui mourut dans une petite chambre à l’étage créant un beau « bordel pour l’amener au cercueil qui ne pouvait passer nulle part ». Tendresse, humour, mélancolie, un joli cocktail auquel le noir et blanc va si bien, écartant tout exotisme ou tape à l’oeil.
A sa manière, cette BD nous donne envie d’aller voir à notre tour la boîte à chaussures dans le bas de l’armoire, pour y rechercher trace de notre passé, qu’il soit couleur sépia ou en couleurs. Et d’y retrouver peut être l’image d’un grand père ou d’une grand mère, image qui s’efface à la vitesse vertigineuse de l’oubli.

Eric

Pot-Bouille

Les Arènes

20,00
par (Libraire)
10 mars 2020

Tambouille médiocre des familles

Dans une magnifique adaptation du roman « Pot-Bouille » d’Emile Zola, Stalner et Simon redonnent vie à une histoire intemporelle d’ascension sociale espérée. A n’importe quel prix.

Avec cet excellent "Pot-Bouille" Eric Stalner et Cédric Simon, qui avaient déjà adapté le roman « La Curée » utilisent toutes les ressources de leur art pour dépoussiérer une oeuvre publiée originellement en 1882.
Bien entendu ils restent fidèles au roman, véritable manuel du parfait arriviste dans le Paris qui se transforme sous l’impulsion et les directives d’Hausmann. Alors que les riches se retrouvent dans de nouveaux quartiers sélectionnés, Octave Mouret, 22 ans, débarque dans la capitale, bourré d’ambition et de cynisme. Accueilli chez des amis, dans un de ces nouveaux immeubles « bourgeois », il va loger juste en dessous des chambres des domestiques. Sa volonté va être de vouloir descendre les étages, dans une hiérarchie sociale inversée. Le but à atteindre: le rez de chaussée où trône le magasin de « soieries et nouveautés Vabre « .

Il y’a le haut et le bas mais aussi le devant et le derrière. Devant, une façade belle, propre, distinguée. Comme sur la magnifique couverture, les fenêtres brillent de mille feux. On donne à voir une image respectable, brillante, dorée. Derrière, des intérieurs cyniques, marqués par l’hypocrisie, la veulerie, les coucheries. Car plus que l’argent c’est le sexe qui anime ce « joli » monde corseté, où les redingotes du meilleur tissu côtoient les imposantes robes à crinoline. Zola avait décrit un univers féroce et violent. Les auteurs de la Bd avec beaucoup de talent, insistent sur cette violence tamisée par les bonne manières. Les femmes minaudent lors des soirées mondaines mais leurs visages se transforment en portraits monstrueux et vitupérants, une fois les lumières éteintes. Les hommes aux rouflaquettes et aux barbiches si soignées, le petit doigt en l’air, se vautrent et vomissent sur le tapis des bordels quand la nuit arrive. Les dessins de Stalner qui n’hésitent pas, comme en zoomant, à grossir les traits, font merveille. L’ignominie est dans les bouches déformées de haine, comme dans celle de l’oncle Narcisse Bachelard, dont chaque apparition donne la nausée. Le cynisme est dans les regards sournois magnifiquement suggérés, comme dans celui de Mouret dont on devine dès la première page l’hypocrisie séduisante.
Grâce au talent des auteurs, la Bd et son vocabulaire graphique enrichissent le texte de Zola. Si les portraits physiques sont superbes de réalisme et d’horreur, une trouvaille remarquable dès le début de l’album agrémente la lecture. Chaque logement se voit attribuer un code couleur qui accompagne les habitants. Le doré colorie ainsi le commerce du rez de chaussée alors que le marron terne illustre les logements des domestiques sous les toits, et que le mauve s’accorde aux Josserand. Le sens de lecture est aussi parfois modifié et inversé, comme lorsque les « bonnes » racontent les ragots de l’immeuble. On monte, on descend, au gré des phylactères, tels les commérages ou la hiérarchie sociale, dans la cour intérieure. 

Avec ses mots, Zola établissait une description féroce de son temps. Avec les dessins, Stalner et Simon accroissent cette férocité et mettent au goût du jour une oeuvre qui surpasse le temps. L’hypocrisie du vernis social n’a pas d’âge.

Eric